lundi 5 septembre 2016

DESSOUS : LA MONTAGNE DES MORTS / Bones, Sandawe, 2016.







Les commémorations du centenaire de la Grande Guerre, depuis 2014, ont aussi des conséquences sur le petit monde de la BD ! Chaque mois nous pouvons voir, depuis 3 ans, les bacs se remplir de nouveautés plus ou moins réussies, et rééditions, mettant en scène nos héroïques poilus dans leurs tranchées. Et cela devrait se poursuivre (affirmation peu risquée !) durant encore deux ans…
On ne peut, d’un côté, qu’être satisfait que le 9ème Art s’empare (à nouveau) de ce pan de l’histoire nationale. N’oublions pas que les contemporains de 14-18 pouvaient déjà « voir » le conflit en BD avec, entre autre, Bécassine (Bécassine pendant la guerre – 1916) ou encore les aventures des Pieds nickelés publiées dans L’épatant.

Cependant, on étouffe un peu sous cette surproduction qui comporte des choses vues et revues, des scénarios peu excitants, et basculant vite dans un didactisme ennuyeux, proche d’un cours de troisième sur 14-18, bâclé à cause de l’approche du brevet et d’un programme loin d’être bouclé !
Heureusement, parmi ces ouvrages, il y a Dessous : La Montagne des morts, de Bones, édité par Sandawe. L’éditeur participatif est désormais de plus en plus synonyme de qualité. On peut rapidement évoquer les 2 tomes (jusqu’ici publiés, quatre sont prévus) de Sara Lone, vraie réussite tant scénaristique que graphique, ou Parallèle – Tome 1,  qui amène une bouffée d’air frais dans la SF , Mourir nuit gravement à la santé fonctionnant quant à lui très bien au rayon humour noir ! Reste maintenant à Sandawe à maintenir cette qualité sur la longueur, tout en accroissant le rythme de ses publications, afin d’augmenter sa visibilité sur un marché très dense !

Revenons à Dessous, dont le 1er opus est sous-titré « La montagne des morts », et entièrement réalisé par Frédéric Bonnelais, dit Bones, dont c’est la première BD.  Après une entrée en matière courte (4 pages) et assez classique (la boue, les tranchées, les trous d’obus, la mort), le récit prend immédiatement une tournure fantastique.



 Et Bones ne choisit pas forcément la facilité, n'amenant pas le lecteur dans un lieu de mémoire immédiatement parlant et identifiable (Verdun, Somme, Chemin des Dames) mais sur (ou sous !) la Butte de Vauquois, haut lieu d’un chapitre relativement méconnu de la 1ère Guerre Mondiale : la guerre des mines. 


Et c’est le premier coup de génie de Bones : transposer son histoire fantastique dans un lieu, qui encore aujourd’hui suscite l’intérêt, la curiosité et la peur du visiteur, et cela notamment grâce à ses galeries souterraines, synonymes de mystère. Et nul besoin de l'inventer : la Butte de Vauquois fut bien le théâtre d’affrontements terribles entre Allemands et Français. 
 Cette butte devient dès 1914 un point stratégique, et va faire l’objet de rudes combats durant plusieurs mois. Les soldats vont ainsi construire tout un réseau de galeries afin de se glisser sous les positions adverses et de tout faire exploser !

Butte de Vauquois

Les stigmates de cette guerre des mines sont encore visibles aujourd’hui, et l’association des Amis de Vauquois et de sa région réalise un formidable travail en sauvegardant, et faisant visiter, ce qui devient en 2016 le théâtre des aventures de Gaspard Petit, scientifique envoyé par l’État-major à Vauquois, afin de prélever des traces de cette présence horrifique et surnaturelle.

Butte de Vauquois - entrée de gallerie


Dès la page 7, l’auteur donne le ton : un charnier sous-terrain semble se réveiller, laissant des esprits malfaisants apparaître, ou tout bonnement l’horreur de la guerre transparaitre. On semble voir ici la transposition en image de la lettre que le soldat allemand Karl Vogt, sous-officier au 125ème régiment de Landwehr (Wurtemberg), écrit à sa femme en 1915 : « Ils étaient ces derniers temps à notre droite, dans un endroit appelé [Vauquois] vous pouvez le voir sur la carte. Là où ont eu lieu du 13 février au 3 mars des attaques violentes des Français, ceux-ci gisaient morts en tas. » (cité par par André Loez et Nicolas Offenstadt dans La grande guerre – Carnet du centenaire, Paris, 2013, éd Albin Michel.)

page 7

Bones donne à ses personnages des corps et des visages anguleux, semblant avoir été ciselés par les mêmes explosions qui ont meurtrie la Butte de Vauquois. Ce traitement graphique lorgne même parfois du côté du peintre futuriste Richard Nevinson


Dessous : La Montagne des morts, page 13
C. R. W. Nevinson, French Troops Resting (Troupes au repos), 1916, huile sur toile, 71 x 91,5 cm, Imperial War Museum, Londres

Si le récit connaît quelques longueurs sur la fin, cette plongée fantastique dans les entrailles de la butte arrive cependant à tenir le spectateur en haleine jusqu'à la dernière page. Le graphisme choisi ne tombe pas dans la facilité, ce qui rend l’entreprise périlleuse ! Dans une production bédéiste abondante, il est bon de souligner cette prise de risque, surtout lorsqu’elle est réussie !

L’intitulé du Tome 2 : « Un océan de souffrance » nous emmènera dans les fonds marins. Il reste en ce début de mois de septembre 2016 encore quelques parts disponibles sur Sandawe, sur lesquelles je ne peux que vous conseiller de vous précipiter !

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